Andrea
Pino Vásquez
Docteur en aménagement du territoire et urbanisme (UBO), Architecte et Coordinatrice de l’entité promotrice de Valparaíso
Du rêve de la maison à soi au logement
Au Chili, l’accès au logement est traversé par
une profonde tension entre la conception néolibérale
du marché foncier et la revendication citoyenne
du droit à la ville et au logement. Dans une logique de réussite individuelle et familiale, l’accès au logement est perçu comme un aboutissement, ce que l’on
désignait couramment comme « le rêve de la maison à soi ». Or, ce « rêve » s’est révélé être un placebo, une chimère, une illusion entretenant l’espoir d’un avenir meilleur, au sein d’une structure néolibérale du marché foncier urbain qui a restreint l’accès au logement
social.
Le logement comme le premier absolu : le logement n’est plus l’aboutissement d’un parcours d’accumulation de ressources économiques, mais une condition ontologique et non négociable ;il constitue le socle social premier du plein épanouissement des personnes et de la vie en société.
le logement n’est plus l’aboutissement d’un parcours d’accumulation de ressources économiques, mais une condition ontologique et non négociable ; il constitue le socle social premier du plein épanouissement des personnes et de la vie en société.
N° 22 - 2026
Depuis quelques années, et plus encore à la suite de l’Estallido social (crise social) de 2019 au Chili, les cito-yens conçoivent le logement comme le premier absolu : le logement n’est plus l’aboutissement d’un parcours d’ac-cumulation de ressources économiques, mais une condi-tion ontologique et non négociable ; il constitue le socle social premier du plein épanouissement des personnes et de la vie en société.
L’accès au logement ne se réduit pas à la possibilitéde disposer d’un toit : il est le support premier à partirduquel se tissent les réseaux d’entraide, l’identité commu-nautaire et le capital social d’une communauté.
Un changement de paradigme s’opère manifestement dans le débat citoyen, qui est passé de la chimère du « rêve de la maison à soi » à la garantie du « logement comme premier absolu et non négociable ».
Toutefois, face à la crise de l’accessibilité et à la persis-tance du déficit quantitatif et qualitatif, dont témoigne l’augmentation des campements informels, il est impératifd’insister sur ce changement de paradigme. En effet, si l’État chilien dispose d’une série de programmes de loge-ment permettant à de nombreuses familles en situation de vulnérabilité socio-économique d’accéder à un logement, ces programmes demeurent insuffisants.
Entre 1990 et 2025, un total de 5 245 525 subventions au logement, relevant de différents programmes et modali-tés, ont été octroyées ou attribuées à l’échelle nationale, alors que seules 3 907 575 ont effectivement été versées. Cet écart de 1 337 950 unités entre attribution et mise en œuvre révèle des défaillances structurelles de concep-tion : l’offre et la réponse aux besoins réels du territoire, c’est-à-dire l’octroi des subventions, ne vont pas de pair avec leur mise en œuvre. Il en résulte un phénomène qui se répète d’année en année : des familles disposant d’un voucher ou certificat de subvention sans avoir la possibilité de l’utiliser.
La région de Valparaíso représente, pour sa part, 9,77 % du total des subventions octroyées à l’échelle nationale et 9,39 % de celles effectivement versées. Entre 1990 et 2025, 512 576 subventions y ont été octroyées et 366 833 versées ou mises en œuvre, soit un écart cumulé de 145 743 subventions octroyées mais non exécutées.
Dans ce contexte, le taux d’exécution régional s’élève à 71,57 %, soit un niveau inférieur à la moyenne nationale de 74,49 % de subventions mises en œuvre ou versées. Autrement dit, 145 743 personnes attendent, dans la région, de pouvoir utiliser leur subvention, faute d’une offre publique et privée suffisante.
Entité de parrainage : rôle des
municipalités dans la gestion et la mise en œuvre des subventions au logement destinées aux groupes vulnérables
La subvention régie par le Décret suprême 49 (DS49) de 2011, relevant du Programme du Fonds solidaire de choix du logement (Fondo Solidario de Elección de Vivienda), permet aux familles en situation de vulnérabilité sociale d’acheter ou de construire un logement sans recourir à un crédit hypothécaire ; il s’agit donc d’une subvention sans endettement.
L’une des modalités du DS49 est la Construction sur terrain propre (CSP, Construcción en Sitio Propio) par voie d’Auto-construction assistée (ACA, Auto Construcción Asistida). Ces subventions sont destinées à la construction ou à lareconstruction d’un logement pour des familles proprié-taires de leur terrain ; les travaux doivent être réalisés avecl’Assistance technique d’une Entité de parrainage publi-que ou privée, ce qui implique un processus d’accompa-gnement technique et social.
Les subventions DS49 CSP-ACA sont habituellement octroyées dans des situations post-catastrophe (incen-dies, inondations, mouvements de terrain) ou en cas d’inhabitabilité du logement, c’est-à-dire lorsque le bien immobilier a subi une perte totale ou partielle. C’est dans ce contexte qu’interviennent les Entités de parrainage, publiques (municipales) ou privées, créées en 2011 dans le cadre du DS49, qui constituent un instrument d’inter-médiation sociale et technique entre les familles bénéfi-ciaires et l’État.
La région de Valparaíso compte actuellement 130 Entités de parrainage (EP), dont 30 publiques (municipales) et100 privées, les unes comme les autres étant soumises au contrôle de l’État.
La région de Valparaíso compte
actuellement 130 Entités de parrainage (EP), dont 30 publiques (municipales) et 100 privées, les unes comme les autres étant soumises au contrôle de l’État.
Les EP privées fonctionnent selon la logique du libre marché et obéissent à des critères de rentabilité, d’effi-cience des coûts et d’ajustement entre l’offre et la demande.Cherchant constamment à maximiser leur rentabilité pardes économies d’échelle, elles privilégient le travail avecde grands groupes de familles organisées en Comités de logement. Il est dès lors peu probable qu’une EP privée fournisse une Assistance technique à une seule famille pour la construction de son logement, faute de rentabilité.
À l’inverse, les EP publiques (municipales) sont rattachées aux municipalités. Gratuites pour les familles bénéficiaires d’une subvention au logement, elles procèdent d’un en-gagement social, territorial et politique local et prennent en charge l’Assistance technique de cas que le marché laisse en marge.
Si les EP, publiques comme privées, peuvent élaborerdes projets dans le cadre de différentes subventions au logement, la modalité CSP-ACA du DS49 s’avère peuattrayante pour les entités privées en raison de sa faible rentabilité. En effet, ces subventions ne prévoient qu’un montant réduit au titre de l’Assistance technique, comprisentre 65 et 95 UF (Unidad de Fomento ; soit environ 2 336 à 3 414 euros) par logement. Ce montant doit couvrir, sur le plan financier, les frais de fonctionnement fixes et la marge bénéficiaire de l’EP privée et, sur le plan techni-co-social, l’élaboration du projet architectural, des études techniques spécialisées et du calcul des structures, la construction du logement, l’accompagnement social ainsique l’ensemble des certifications, permis et autorisations exigées par la réglementation urbaine et du logement en vigueur.
Par ailleurs, le processus de conception d’un projet CSP-ACA exige un effort accru, puisqu’il suppose une concep-tion participative, c’est-à-dire une co-conception entre lesfamilles bénéficiaires et l’EP municipale, cette dernièreintégrant le cadre normatif et juridique à la propositionarchitecturale. Tel est le principal avantage des projetsCSP-ACA : par contraste avec la production de massestandardisée, leur valeur théorico-pratique s’inscrit dans la lignée de la thèse défendue par John F. C. Turner dans son ouvrage Housing by People : le logement n’est pas seu-lement un produit physique achevé, mais un processus social d’appropriation et de développement.
Dans ce contexte, les EP municipales constituent la seule option pour les familles qui, titulaires d’une subvention CSP-ACA, sont tenues de construire avec l’appui d’une EP. Ces logements, généralement dispersés sur le territoire et situés sur des terrains d’accès difficile, ne présentent au-cun intérêt pour les EP privées et doivent par conséquent être pris en charge par les EP municipales. En outre, ces chantiers requièrent une logistique technique que seul peut assurer un connaisseur des lieux ou quelqu’un qui y a déjà construit, c’est-à-dire les familles elles-mêmes.
La subvention de modalité CSP-ACA attribue aux familles un montant variable, avec un montant de base de 750 UF (environ 26 956 euros) par logement, dont 40 % au maximum peuvent être affectés à la main-d’œuvre et 60 % à l’achat de matériaux de construction. Lorsque les familles prennent elles-mêmes en charge l’exécution du logement, c’est-à-dire la main-d’œuvre, ces 40 % sont fréquemment réaffectés en partie à l’achat de matériaux ou à l’amélioration de la qualité des finitions, ce qui per-met d’obtenir une surface habitable plus importante par logement.
Processus de reconstruction
à la suite d’un incendie :
quartier de Puertas Negras, Cerro Playa Ancha, Valparaíso
Après une catastrophe, les familles propriétaires de leur terrain cherchent généralement à demeurer dans le quar-tier afin de préserver leurs réseaux d’entraide et, ce fai-sant, de reprendre la vie qu’elles menaient avant la ca-tastrophe. Dans ce contexte, la subvention CSP-ACA apparaît comme une solution viable pour les processus de reconstruction.
Après une catastrophe, les familles propriétaires de leur terrain cherchent généralement à demeurer dans
le quartier afin de préserver leurs
réseaux d’entraide et, ce faisant,
de reprendre la vie qu’elles menaient avant la catastrophe. Dans ce contexte,
la subvention CSP-ACA apparaît comme une solution viable pour les processus
de reconstruction.
Le processus de reconstruction post-catastrophe du sec-teur de Puertas Negras met en évidence les avantages socio-spatiaux de l’Autoconstruction assistée (ACA) par rapport aux interventions standardisées de type « clé en main ».
DIMENSION RECONSTRUCTION RECONSTRUCTION
D’ANALYSE STANDARDISÉE CSP-ACA
(CLÉ EN MAIN)
Ancrage territorial Risque de relégation Préservation intégrale
et réseaux d’entraide vers la périphérie des réseaux
urbaine socio-spatiaux et de l’identité du quartier.
Efficience Absorption d’une part Réinvestissement
budgétaire du budget au titre des direct du budget
frais généraux et de de main-d’œuvre dans la marge bénéficiaire. le logement.
Surface utile construite En moyenne 45-55 m² En moyenne 75-80 m²
Accompagnement Transactionnel Conceptionsocial et impersonnel participative et gestion
technico-sociale
continue.
Tableau 1 : Comparatif entre la reconstruction standardisée et le dispositif CSP-ACA.
Dans le cas présent, le processus participatif repose sur un Processus de reconstruction de l’habitat centré sur les personnes (PRHCP), qui consiste à mettre en place des processus de conception fondés sur la copro-duction du financement et de la construction de l’habi-tat résidentiel dans des contextes post-catastrophe. Un PRHCP « peut être catégorisé selon plusieurs échelles de reconstruction de l’habitat : 1) les politiques et l’amé-nagement à l’échelle globale de la zone dévastée ; 2) la participation aux processus décisionnels à l’échelle com-munautaire ; et 3) la conception de la forme et la construc-tion des logements individuels à l’échelle du foyer » (Maly, 2018, p. 87).
Il s’inscrit en outre dans un processus de coproduction urbaine, définie comme une situation dans laquelle un groupe hétérogène de personnes atteint un objectif com-mun au moyen d’un processus de « co-apprentissage et de micro-négociations qui contribuent à produire l’aligne-ment cognitif nécessaire à la gestion des services » (Du-que Gómez et Jaglin, 2017, p. 44).
Enfin, les logements réalisés par une EP municipale attei-gnent en moyenne une surface de 80 m², contre lanorme minimale de 45 m² que respectent les EP privéesassociées aux entreprises de construction. Dans le cadrede l’accompagnement technique et social assuré par une EPmunicipale, la famille bénéficiaire participe activementtant à la conception qu’à la construction du logement ;celui-ci cesse alors d’être un volume modulaire pourdevenir un projet de vie, adapté à la topographie, évolutif et ancré dans la structure urbaine du quartier.
Reconnaître le logement comme
premier absolu exige, dans ces situations, d’ajuster le schéma de financement
de l’Assistance technique et de renforcer la capacité opérationnelle des EP
municipales, en donnant la priorité
aux modèles d’habitat centrés sur
les personnes et leur territoire.
Zones dévastées par l’incendie de 2019 à Puertas Negras,
Cerro Playa Ancha, Valparaíso.
Processus de co-conception avec les familles sinistrées de l’incendie de 2019. Des maquettes à l’échelle ont été utilisées pour définir l’architecture des logements.
La photographie
illustre clairement
l’opposition entre les logements construits selon le modèle
standardisé par un
organisme privé de parrainage (Entidad Patrocinante) et les
logements en bleu
réalisés dans le cadre de la modalité CSP-ACA
Vue aérienne de la zone dévastée par l’incendie et de la reconstruction des logements.
Conclusion