Alfonso GOMEZ,

Maire de la Ville de Genève

N° 22 - 2026

Les villes peuvent-elles sauver le multilatéralisme ?

Re-lier la ville au monde par les territoires

Comment des villes, dont les compétences sont d’abord locales, pourraient-elles sauver un système multilatéral conçu par et pour les États ?

Au moment où les institutions internationales sont fragilisées par les conflits, les violations toujours plus nombreuses du droit international humanitaire et la crise de leur financement, cette question,

à première vue ambitieuse, mérite d’être posée. Car, dans le même temps, les défis auxquels nous faisons face prennent une forme très concrète dans les villes. Le dérèglement climatique, les migrations, les inégalités ou encore la révolution numérique transforment nos quartiers, nos

services publics et la vie quotidienne de leurs

habitantes et habitants.

Les villes ne sauveront pas

seules le multilatéralisme. Mais

le multilatéralisme ne pourra pas être sauvé sans elles. Il retrouvera sa

vigueur s’il parvient à relier les normes internationales aux réalités vécues, les négociations aux solutions et les institutions à la population.

Or c’est précisément à cette

articulation que les villes peuvent

apporter une contribution décisive.

La crise actuelle du multilatéralisme n’est pas seulement une crise d’efficacité. C’est une crise de confiance et, plus

profondément, une crise du lien.

L’atout de la proximité

Cette proximité n’enferme pas les villes dans les seules affaires locales. Elle leur permet au contraire de savoir très concrètement si les engagements internationaux améliorent la vie des personnes ou s’ils restent sans effet. Les villes peuvent ainsi contribuer à rendre le multilatéralisme plus concret, plus inclusif et davan-tage responsable devant les populations.

La question climatique l’illustre particulièrement. L’Accordde Paris demeure un cadre indispensable, car aucune ville, aucune région ni aucun État ne peut stabiliser seul le climat mondial. Mais sa réussite dépend largement de transformations conduites localement. Urbanisme, bâti-ments, mobilité, énergie, eau, déchets, alimentation etespaces publics constituent autant de domaines danslesquels une part considérable des leviers de l’atténua-tion et de l’adaptation relève de décisions territoriales.

Le défi climatique

Les villes sont aussi en première ligne face aux consé-quences du dérèglement. A Genève comme ailleurs, les épisodes de canicule deviennent plus fréquents et plus intenses. Ils ne touchent pas tout le monde de la même manière. Les enfants, les personnes âgées, les sans-abris ou celles qui exercent un métier en extérieur sont davantage exposés. Agir pour le climat, c’est donc aussiagir pour la santé, la justice sociale et la qualité de vie.

C’est le sens de notre action en faveur de la végétali-sation, de la désimperméabilisation des sols, de la pro-tection de la biodiversité et d’une ville plus sobre. Planter des arbres ou rendre de l’espace à la nature ne constitue pas un simple embellissement. C’est préparer la ville aux pics de chaleur, favoriser le vivant et rendre l’espace public plus accueillant. L’expérience locale peut ensuitenourrir les politiques internationales. Réciproquement,les objectifs internationaux donnent une directioncommune et permettent de mesurerle chemin par-couru. Le multilatéralisme devient alors un mouvementqui va des engagementsmondiaux vers l’action locale et des solutions locales vers l’ambition mondiale.

Une grande responsabilité

Genève porte à cet égard une responsabilité particulière.Son identité internationale ne se résume pas à laprésence d’organisations prestigieuses. Elle s’enracinedans une histoire d’accueil, d’humanisme, de paix et dedroit. Des normes qui protègent les victimes de laguerre aux grandesavancées en matière de santé, de travail, de droits humains ou d’environnement, desdécisions prises ici ont changé la vie de millions de personnes.

Mais être une ville internationale ne consiste pas seu-lement à accueillir le multilatéralisme. Cela signifie aussile faire vivre dans la cité. Il faut créer des liens entre les organisations internationales et la population, entre l’ex-pertise internationale et les associations locales, entre les diplomates et la jeunesse. C’est dans cet esprit que le Conseil administratif (Exécutif) a adopté, en janvier 2024, la première Stratégie des relations extérieures de la Ville de Genève. Publiée en mars de la même an-née, elle fixe un cadre de référence commun et explicite les priorités de la Ville, notamment la promotion de ses valeurs ainsi que le renforcement et la promotion de la Genève internationale.

La création du Global Cities Hub par la Ville et le canton de Genève, avec le soutien de la Confédération suisse, répond à cette même ambition. Le GCH met en relation les gouvernements locaux et régionaux, leurs réseaux et les organisations internationales. Il soutient les villes dans les processus multilatéraux, pour y faire entendre leur expérience et y contribuer de manière suivie. Genève agit ainsi comme une passerelle, non pas pour opposer les villes aux États, mais pour renforcer un système qui a besoin de toutes les capacités d’action disponibles.

La juste mesure

Inviter une ou un Maire à prononcer quelques mots lors d’une conférence internationale ne suffit pas. Sinous voulons un multilatéralisme réellement inclusif, laparticipation des collectivités doit intervenir assez tôtpour influencer les diagnostics, les priorités et les méca-nismes de mise en œuvre. Elle doit également reflé-ter la diversité des territoires, des métropoles aux pe-tites communes, des villes du Sud à celles du Nord, quels que soient leurs moyens et les vulnérabilités auxquelles elles sont confrontées.

Cette évolution ne remet pas en cause le rôle des États, qui conduisent la politique étrangère et négocient les engagements internationaux. Elle le complète. Dans un Etat fédéral comme la Suisse, les cantons et les com-munes disposent de compétences propres et assu-ment une part essentielle de la mise en œuvre. Ils peuvent apporter leur expérience, des données issues du terrain et leur capacité d’action. Les organisations internationales définissent des cadres communs, pro-duisent des connaissances et facilitent la coopération. La société civile apporte son expertise de terrain, sa capacité d’innovation, son rôle d’alerte et le lien avec les populations concernées. C’est dans cette com-plémentarité, et non dans la substitution d’un niveau institutionnel à un autre, que réside la promesse d’un multilatéralisme renouvelé.

Le rôle des réseaux de villes

Les réseaux de villes jouent ici un rôle essentiel. Ils per-mettent de partager rapidement des solutions, deporter des positions communes et de maintenir ledialogue lorsque les relations entre gouvernements setendent. Cette diplomatie municipale ne remplace pas la diplomatie classique. Elle ouvre des espaces com-plémentaires, souvent plus pragmatiques, où l’on peut continuer à travailler sur l’eau, la santé, la mobilité, le cli-mat ou l’accueil, même lorsque le contexte international se durcit.

Relier la ville, c’est enfin refuser l’opposition artificielleentre l’action locale et la solidarité internationale. Lesmêmes valeurs sont en jeu, prendre soin des plusfragiles, lutter contre les inégalités et défendre la digni-té humaine. Une ville solidaire ne détourne pas son regard de ce qui se passe au-delà de ses frontières. Elle comprend que notre avenir est interdépendant.

La coopération entre villes est particulièrement utilelorsqu’elle repose sur la réciprocité. Il ne s’agit pasd’exporter un modèle, mais d’apprendre les unes des autres, de renforcer durablement les compétences et de reconnaître l’expertise de chaque territoire. De nombreuses villes du Sud ont développé, souvent avecdes moyens limités, des réponses remarquables auxrisques climatiques, à la participation de la populationou à l’accès aux services essentiels. Le multilatéra-lisme a besoin de ce savoir-faire et de cette diversité d’expériences.

La coopération entre villes est

particulièrement utile lorsqu’elle repose sur la réciprocité. Il ne s’agit pas

d’exporter un modèle, mais d’apprendre les unes des autres, de renforcer

durablement les compétences et

de reconnaître l’expertise de chaque territoire.

La place de la francophonie

Il a également besoin de la francophonie, non comme espace de repli linguistique, mais comme espace de dialogue. Une langue partagée peut faciliter la circulation des savoirs tout en respec-tant la diversité des histoires, des cultures et des trajectoires urbaines. L’AIMF incarne cette pos-sibilité de faire de la coopération entre collecti-vités un laboratoire d’ouverture, de solidarité et d’action commune.

Alors, les villes peuvent-elles sauver le multilaté-ralisme ? Elles peuvent certainement contribuer à le réparer en reliant les ambitions internatio-nales aux besoins quotidiens, en démontrant que la coopération produit des résultats tangibles et en redonnant une place à la population.

Pour cela, trois conditions me paraissent essen-tielles. Les villes doivent être associées de façonrégulière et effective aux processus multilaté-raux. Elles doivent disposer des compétences et des financements nécessaires pour mettre en œuvre les engagements. Enfin, les enseigne-ments tirés de leur action doivent être pris en compte par les instances internationales afin d’éclairer les décisions futures.

Genève continuera à y prendre part. En rappro-chant la cité de la Genève internationale, en coopérant avec d’autres collectivités et en faisant de la transition écologique une exigence de jus-tice, nous voulons contribuer à un multilatéra-lisme plus proche des réalités, plus démocra-tique et plus efficace.

Re-lier la ville, c’est donc mieux articuler les dif-férents niveaux d’action et associer les popula-tions aux décisions. C’est à cette condition que le multilatéralisme pourra produire des résultats concrets et répondre aux défis communs.

En rapprochant la cité de la Genève

internationale, en coopérant avec d’autres collectivités et en faisant de la transition écologique une exigence

de justice, nous voulons contribuer

à un multilatéralisme plus proche

des réalités, plus démocratique et plus efficace.

Ville de Genève.

©Ville de Genève

Une crise du lien

La crise actuelle du multilatéralisme n’est pas seule-ment une crise d’efficacité. C’est une crise de confiance et, plus profondément, une crise du lien. Trop de per-sonnes ont le sentiment que les décisions internatio-nales se prennent loin d’elles et sans prise suffisante sur leurs préoccupations. Cette distance nourrit le dé-senchantement démocratique et laisse le champ libre aux discours de repli.

Les villes occupent une position particulière face à cette défiance. Elles sont le niveau institutionnel dont l’action est la plus visible et qui est le plus directement interpellé. Lorsqu’une canicule frappe, il faut ouvrir deslieux frais, protéger les personnes vulnérables, végéta-liser les rues et adapter les logements. Lorsque des personnes fuient une guerre ou une catastrophe, il fautles accueillir et leur permettre de trouver leur place.Lorsque la précarité progresse, ses effets se manifes-tent dans l’accès à l’alimentation, à la santé, à la culture ou au logement.