Isabelle

Baraud-Serfaty

Fondatrice de ibicity,

agence de conseil et expertise

en économie urbaine

l’espace du trottoir, la part de l’ombre

Retrouver les espaces

ordinaires :

Sous toutes les latitudes, le réchauffement climatique provoque des saisons trop chaudes ou trop froides, des pluies trop intenses ou trop faibles, et menace l’habitabilité même des villes aujourd’hui habitées. Dans ce contexte, les infrastructures urbaines, c’est-à-dire l’ensemble des aménagements et des équipements qui permettent l’activité technique, économique, d’une collectivité, doivent s’adapter, pour permettre aux villes de continuer à fonctionner, éviter de les réchauffer encore davantage, et favoriser le vivre-ensemble. Le terme « infrastructures » renvoie souvent à un imaginaire assez technique, celui des ingénieurs, des tuyaux de gaz ou d’électricité, ou des grands ouvrages routiers ou hydrauliques. Mais celles-ci évoluent fortement - la nature par exemple devient de plus en plus elle-même une infrastructure (cf. par exemple les concepts de ville-éponges ou de solutions fondées sur la nature). Surtout, les infrastructures « ordinaires » jouent un rôle clef pour adapter les villes : le trottoir invite à un changement de lunettes qui permette d’en mesurer toute sa valeur, l’ombre invite à concevoir l’armature du vivre-ensemble dans les villes de demain.

Une manière, qui pourrait sembler paradoxale, de parer à l’extraordinaire devient de reconsidérer l’ordinaire,

en premier lieu les trottoirs et l’ombre. C’est précisément parce que les trottoirs et l’ombre sont des sujets triviaux,

au sens étymologique du terme, celui

de la croisée des chemins, qu’ils sont clefs pour permettre l’habitabilité

des villes.

N° 22 - 2026

Le trottoir, ou la valeur d’une ressource rare

Les trottoirs existaient à Pompéi. Ils mesuraient alors près de trente centimètres de haut et qu’ils servaient, entre autres, à évacuer les eaux d’orage et à approvisionner les fontaines. Ils dis-paraissent ensuite des villes européennes, puis réapparaissent à Londres, après le grand incen-die de 1666, et se généralisent en France à partir du milieu du 19e siècle, un peu avant et surtout après Haussmann. Aujourd’hui, la situation va-rie selon les pays, mais le trottoir est fondamen-talement un marqueur de l’urbain : quand on voit un trottoir, c’est qu’on est en ville. On peut d’ailleurs esquisser à grands traits une typolo-gie des villes du monde par le prisme de leurs trottoirs : la ville européenne, avec des trottoirs principalement réservés aux piétons ; la ville américaine avec des trottoirs larges dans les centres et une suburbia américaine sans trottoirs ; la ville africaine où les trottoirs, quand ils existent (en fonction de développement des quartiers), sont le lieu de la sociabilité et du commerce infor-mels ; la ville asiatique qui mixte toute cela.

En France, le trottoir est souvent déconsidéré, car largement associé à la prostitution, à la vie dans la rue et au caniveau. Au mieux, il est considéré comme l’espace du piéton, et sa valeur se ren-force alors avec celle accordée à la marche et aux mobilités douces. Sa valeur va toutefois bien au-delà. Il permet aux commerçants et restaura-teurs d’installer leurs étals ou leurs terrasses. Il est précieux aussi parce qu’il est de plus en plus convoité, par de plus en plus d’opérateurs, en lien avec l’évolution des mobilités et les transitions numériques et écologiques : les livreurs Amazon ou Deliveroo ont besoin du trottoir pour pousser leur chariot de livraison ou leur vélo jusque devant les portes des maisons ; les arbres, les végétaux, ou les fontaines rafraichissantes, qui permettent d’adapter les villes au réchauffement du climat, y prennent place. Les occupations du trottoir se multiplient, et rentrent en concurrence les unes avec les autres. Car, le trottoir est rare, et ce qui est rare est cher. Même si on peut les agrandir, ou supprimer la bande de stationnement, pour une rue donnée, le trottoir existe en quantité limitée. Demain faudra-t-il choisir entre le banc et l’arbre, entre l’arrêt de bus et la fontaine rafraichissante ou le piéton ? Également, la renaturation et la désimperméabilisation des villes se joue large-ment sur leurs trottoirs, jusqu’à mettre en place des trottoirs-éponges, comme dans les rues de Montréal, qui permettent de retenir l’eau au plus près de là où elle tombe.

Les occupations du trottoir

se multiplient, et rentrent en concurrence les unes avec les autres.

Si cette approche peut sembler concerner davantage les villes du nord que du sud, para-doxalement, ce sont les trottoirs ensablés des Parcelles Assainies à Dakar, ceux de Yopougon à Abidjan, ou encore les bouts de trottoirs de Balbala à Djibouti où les femmes vendent du khat, du lait de chamelle et de l’eau en bonbonne, qui donnent le mieux à voir combien ils sont le lieu del’économie, en plus d’être celui de la sociabilité. Les trottoirs des aménagements neufs à Djibouti-ville sont une composante à part entière du système de drainage et de l’évacuation des eaux pluviales.

Dans tous les cas, le trottoir invite à penser que la valeur des villes d’aujourd’hui se joue largement dans leurs « vides » (les espaces publics, avec des usages qui ne sont pas forcément normés, et plus largement les espaces de plein air) et pas seulement dans leurs « pleins » (les bâtiments). Elle invite aussi à penser l’articulation entre l’ap-proche individuelle et l’approche collective, car, selon les configurations, la fabrique et l’entretien du trottoir sont financés par le riverain ou par la collectivité locale.

Le trottoir invite à penser que

la valeur des villes d’aujourd’hui se joue largement dans leurs « vides »

(les espaces publics, avec des usages qui ne sont pas forcément normés, et plus largement les espaces de plein air)

et pas seulement dans leurs « pleins » (les bâtiments).

L’ombre, ou l’émergence d’une infrastructure

Comme le trottoir, l’ombre devient une nouvelle rareté. Dans les villes réchauffées, elle devient en effet une condition d’habitabilité lors des fortes chaleurs. Les « solutions » d’ombrage peuvent être naturelles (arbres) ou artificielles (voiles d’ombrage, auvents, etc.), fixes ou mobiles, de grande ou de petite taille. Dans tous les cas, il faut fabriquer et entretenir l’ombre, ce qui a un coût, alors même que les finances des collecti-vités sont de plus en plus contraintes. Justice climatique et justice sociale vont de pair, et l’ac-cès à l’ombre dans les villes est un enjeu social majeur.

Evoquer l’ombre comme une réponse au soleil peut sembler une évidence, mais dans des payscomme la France, c’était jusqu’à présent le soleilqui était vu comme un facteur d’attractivité. Par exemple, sur l’avenue des Champs-Elysées à Paris, l’écart est de 1 à 2 entre les valeurs loca-tives des commerces bordant les trottoirs des numéros pairs, ensoleillés, versus celles des trot-toirs impairs. Il s’agit aussi de mettre en évidence que l’ombre génère une valeur économique, que nombre d’opérateurs économiques savent monétiser. Dans les arènes de tauromachie en Espagne, les « sombra » (les gradins qui restent à l’ombre pendant le spectacle, en général ceux de l’ouest) sont plus chers que les « sol », et même que les « sol y sombra » (places qui sont au soleil au début, puis à l’ombre quand le soleil tourne, car les corridas ont lieu en fin d’après-midi). La question qui se pose alors est de savoir dans quelle mesure l’ombre ne pourrait pas devenir au 21e siècle ce que l’eau potable est devenue au 19e siècle : un service public urbain. Inviter à saisir l’ombre comme une nouvelle infrastruc-ture des villes réchauffées permet ainsi d’insis-ter sur trois points majeurs.

Justice climatique et justice sociale vont de pair, et l’accès à l’ombre dans les villes est un enjeu social majeur.

L’ombre marque tout d’abord le retour du lieu. Le pavillon de Bahreïn, lors de la Biennale d’archi-tecture de Venise de 2025 l’avait souligné avec force, tandis que plusieurs expositions à la même Biennale mettaient en avant des solutions verna-culaires. « Vernaculaire » : ce mot que l’on associesouvent à « pittoresque » est avant tout la marque d’une adaptation au lieu, et notamment à la topo-graphie, au climat et aux matériaux disponibles sur place. La généralisation de l’air conditionné à partir du milieu du XXe siècle avait effacé la nécessité de se préoccuper des qualités ther-miques d’un lieu. Désormais s’opère une prise de conscience des limites de cette solution moderne car si les climatiseurs permettent de rafraîchir les espaces intérieurs (y compris les voitures), non seulement ils contribuent à réchauffer le climat, mais de plus ils ne permettent pas de refroidir les espaces publics, au contraire, ils contribuent aux îlots de chaleur urbains en rejetant l’air chaud dans les rues. Ce qui explique l’intérêt des solu-tions passives, c’est-à-dire sans recours à une source d’énergie extérieure. Ce retour du lieu est également très important s’agissant de l’eau.

L’ombre permet aussi d’insister sur la notion d’infrastructure, qui porte en elle-même l’idée de mise en partage. Il ne s’agit pas seulement de concevoir des lieux d’ombrage ponctuels, mais bien davantage d’imaginer des parcours qui re-lient plusieurs points entre eux, sur toute l’échelle du territoire. L’idée d’infrastructure renvoie aussi vers des mécanismes de péréquation tarifaire entre les usagers et les habitants.

Enfin, l’ombre permet de rappeler l’importance des « infrastructures relationnelles », pour reprendre le terme du fondateur de l’association Yes We Camp. A l’origine, c’était l’ombre qui créait l’es-pace public, avec par exemple les platanes dans les villes du sud de la France ou les basiliques de Rome, comme le souligne l’architecte Philippe Rahm. Or cette dimension de lien social est au-jourd’hui de plus en plus importante dans une société de plus en plus fragmentée et polarisée.

Un trottoir à Dakar.

©Isabelle Baraud-Serfaty.