Mensérétou Ramadan

Mbohou Maghoue

Docteure en géographie urbaine à l’Université de Maroua au Cameroun et en aménagement de l’espace et urbanisme à l’Université de Bretagne Occidentale en France

Les marchés comme lieux de lien social

A l’échelle mondiale, la fabrique urbaine ne procède pas du plan, mais des espacesd’interaction sociale. Or le marché est le premier d’entre-deux : on y vend, mais surtout on y vit. En Afrique par exemple, ce rôle explose. Car ici le marché n’est pas une option. C’est l’ossature. En effet, alors que l’urbanisme officiel rêve d’espaces aseptisés, c’est la rue commerçante qui nourrit, emploie et relie des millions de personnes. Or ce « désordre » est aujourd’hui chassé au nom de la modernité. Dès lors, la question est cruciale : en quoi le marché, lieu marchand par définition, devient-il le cœur du lien social ? Et surtout, peut-on encore penser l’urbanisme sans le marché ?

La cité se fabrique à l’aube, autour d’un feu bouilli, où naissent solidarité et débats. Ainsi, plutôt que de corriger le marché, il faut l’écouter, car il est aussi tribunal discret, banque informelle et parlement quotidien, capable de nous apprendre à refaire société.

N° 22 - 2026

L’urbanisme marchand : le marché comme infrastructure sociale en contexte urbain

Il convient en premier lieu de qualifier le phéno-mène : il s’agit d’une atteinte au cœur de la ville, justifiée par un discours normatif sur la propreté. En effet, sous couvert de « modernisation », on s’attaque au marché comme une déficience. On veut le daller, le clôturer, le climatiser, le vider de ses cris. Or ce faisant, on ne fait pas du progrès. On commet un délit urbain.

D’abord regardons les faits. Selon la Banque Mondiale (2024) 83 % du commerce de détail en Afrique subsaharienne transite encore par les marchés populaires et l’informel. Par ailleurs, l’Organisation International du Travail (OIT), (2018) précise que 89 % des emplois dans la région relèvent de l’économie informelle. Dans ce contexte, Mbohou Maghoue (2025) montre que ce n’est pas le SDAU (Schémas Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme) qui organise la ville de Ngaoundéré au Cameroun par exemple. C’est la rue commer-çante, car c’est elle qui trace une partie des flux, qui créé les centralités, qui dicte où la ville vit.

Ensuite, posons la question : pourquoi cette stig-matisation du marché ? Principalement par ce qu’il incarne trois choses que l’urbanisme officiel rejette. Premièrement, il est lent. On n’y ‘scanne ’pas. On y marchande, on s’assoit, on raconte. A ce titre, Bredeloup (2019) parle d’« économie de la confiance » : la vendeuse faut crédit par ce qu’elle connait la famille. Deuxièmement, il est bruyant etpolitique. Choplin (2018) l’a démontré : « le marchéouest-africain est un parlement ». Et Mbohou Maghoue (2025) dans sa thèse de doctorat confirme dans le cas de Ngaoundéré que la rue est la pre-mière source d’information des quartiers, avant la radio. Troisièmement, il est humain et sensuel,comme le souligne Sennett Richard (2018) dans « Construire et habiter », une ville qui aseptise ses sens est une ville qui meurt. Le marché, au con-traire, nous oblige à sentir, à toucher, à se bousculer.

Enfin, il faut rappeler ce que Ray Oldenburg (1989) a théorisé considérant le marché comme la Third Place. Moriset (2021) l’a réactivé pour l’Afrique en montrant qu’ici le marché n’est pas « tiers ». Il est premier. C’est la banque, le tribunal, la salle des fêtes où la ménagère, l’élite, l’étudiant se ren-contrent et réduisent l’espace de dix minutes, les barrières sociales.

En somme, la question est simple mais brutale :voulons-nous une ville propre et morte, ou une ville vivante et imparfaite ? Car à force de vouloir « organiser » les marchés, nous sommes en train de détruire l’urbanisme invisible qui, depuis des décennies, fait tenir la ville debout.

à force de vouloir « organiser » les marchés, nous sommes en train de détruire l’urbanisme invisible qui, depuis des décennies, fait tenir la ville debout.

Cartographie du lien social : là où la ville se fabrique

Cela dit, le lien social n’est pas une abstraction, car la ville ne se fabrique pas à la mairie avec le plan d’urbanisme. Au contraire, elle se fabrique chaque matin au marché, au carrefour, à la mosquée.

D’abord, prenons le seuil. C’est la zone d’entrée, où siègent les vieux sur des sacs de riz. Ils ne vendent rien. Néanmoins, leur rôle est crucial. En effet, Pallasma (2018) explique dans les « Yeux de la peau » que la ville a besoin d’« yeux » pour exister. Or ces vieux sont précisément cet organe. Ce sont des régulateurs invisibles : ils calment les conflits, signalent les dangers, annoncent les événements à venir dans la ville. Par conséquent, installer un portail avec vigile à leur place revient à supprimer le ministère de l’intérieur du marché.

le lien social n’est pas une abstraction, car la ville ne se fabrique pas à la mairie avec le plan d’urbanisme. Au contraire, elle se fabrique chaque matin au marché, au carrefour, à la mosquée.

Ensuite, examinons le carré du thé. Il se trouve derrière les étals. Il ne fait que 9m2. Pourtant, sa fonction est immense. En effet, c’est là que l’on pleure et rit, que l’on avoue ses dettes, que l’on de-mande de l’aide. Ainsi, Bredeloup (2019) parle de « solidarité transactionnelle ». Dès lors, on com-prend que nulle part ailleurs, dans aucun centre commercial, une telle vulnérabilité n’est autorisée.

Enfin, analysons l’allée. Elle ne mesure que 1,20 m de large. Toutefois, cette étroitesse est politique.En effet, elle force le corps à la rencontre. Il faut dire « pardon », rire, s’engueuler puis se réconcilier. Dans cette perspective, Sennett (2018) affirme que le corps urbain s’éduque au frottement. De même, Choplin (2018) montre que ces allées constituent le vrai parlement.

Par ailleurs, il faut parler du temps. Celui du marché n’est pas linéaire. Il est cyclique. Ainsi, il y’a le tempsdu samedi, plus festif et politique. Il y’a le temps du deuil, où tout le marché cotise en quelques heures. Enfin, il y’a le temps de la crise pendant lequel le réseau de rue réapprovisionne la ville en 24h, sans l’Etat.

Il est temps de désobéir : pour un urbanisme qui protège le vivant

Si on élargit les marchés pour faciliter la circula-tion aisée des personnes, des chariots, de ce fait on tuera le contact. On installe de la musique, et par conséquent on tue la parole. Autrement dit, on ne modernise pas. On lobotomise. Dès lors, il faut tirer les conséquences. Car le marché comme le commerce informel de rue, n’est pas un rési-du du passé. Bien au contraire, c’est le système d’exploitation de la ville africaine. Pour Mbohou Maghoue (2025), c’est l’urbanisme invisible qui façonne la ville. Et si ses ventes s’exécutent sur les applications en ligne (Facebook, WhatSapp etc.) comme on le vit aujourd’hui avec les livreurs, on assistera à la mort du lieu et à celle de lien. Dès lors il convient de qualifier le marché d’équi-pement social producteur de vivre-ensemble, et non de simple espace marchand. Il faut sanctua-riser ses interstices relationnels, seuils et allées, où se noue la solidarité transactionnelle. En fin, toute requalification doit être co-construite avec ses usagers.

Il convient de qualifier le marché d’équipement social producteur

de vivre-ensemble, et non de simple

espace marchand. Il faut sanctuariser ses interstices relationnels, seuils

et allées, où se noue la solidarité

transactionnelle.

Conclusion

En définitive, le marché n’est pas seulement un espace de vente, mais un lieu où se tissent des présences et des relations. En effet, tandis que lesautorités urbaines tracent des routes pour disci-pliner la ville, le marché construit des dettes, desconfiances et des promesses de « paie demain ». Or, ce lien vital, porté par les femmes, s’est déplacé vers nos WhatsApp, échappant ainsi au contrôle institutionnel. Dès lors, la cité se fabrique à l’aube, autour d’un feu bouilli, où naissent solidarité et débats. Ainsi, plutôt que de corriger le marché, il faut l’écouter, car il est aussi tribunal discret, banque informelle et parlement quotidien, capable de nous apprendre à refaire société.

Bibliographie

• Banque Mondiale, 2024 Africa’s Pulse, n° 31 Vol. 27. Renforcer la résilience face aux chocs. Washington DC, 120 pages.

• Bredeloupe S., 2019, L’aventure du commerce informel en Afrique, Karthala.

• Choplin A., 2018, L’Afrique des villes : un voyage urbain, l’Bréal, Collection Grand Angle, 192 pages.

• Mbohou Maghoue M. R., 2025, Le commerce informel derue : l’urbanisme invisible qui façonne la ville, Résonnance.

• Mbohou Maghoue M. R., 2025, Structuration de l’espace économique de rue : Une appropriation par le commerce informel physique et son contournement par le e-commerce dans la ville de Ngaoundéré (Cameroun), Thèse de doctorat en aménagement de l’espace et urbanisme de l’Université de Bretagne Occidentale, 431 pages.

• Morisset B., 2021, Tiers-lieux et plateformes numériques :Nouvelles formes d’urbanité ? Territoire en mouvement Revue de géographie et aménagement, n034, L’économie collaborative.

• OIT., 2018, Les femmes et les hommes dans l’économie informelle : Un panorama statistique, 3e édition, Bureau international du Travail, Genève, 172 pages.

• Pallasmaa J., 2010, Les Yeux de la peau : L’architecture et les sens, Edition de la Villette, 80 pages.

• Sennett R., 2019, Construire et habiter : L’éthique de la ville, Albin Michel, 432 pages.

Une vue du marché de Dang à Ngaoundéré (situé à la sortie Nord de la ville).

Une structure mar-chande qui nourrit

et fait vivre la ville en général et la population étudiante en particulier.

©Mbohou Maghoue, 11 Octobre 2026