HARMUT ROSA,
Sociologue, Philosophe et Universitaire allemand, Professeur à l’Université
Friedrich-Schiller d’Iéna et
Directeur du Max-Weber-Kolleg à Erfurt
la transition écologique,
une opportunité de
repenser notre rapport
au temps et aux autres ?
J’aurais donc pu faire un lien entre l’accélération, dont j’ai cherché à décrire les ressorts, et l’urba-nisme. Par ailleurs j’avais lu The Metropolis and Mental Life [en allemand : Die Großstädte und das Geistesleben, publié en 1903], du sociologue Georg Simmel, qui y explique que la métropole, la grande ville, est le lieu par excellence de l’accé-lération et de la vitesse, par contraste avec la campagne qui est plus le lieu de la lenteur. Donc, oui, le champ de l’urbanisme est tout à fait appro-prié pour traiter des questions de l’accélération.
N° 21 - 2025
Accélération, résonance, indisponibilité (du monde), énergies sociales…
À partir de ces quelques notions, le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa a construit un regard critique sur nos sociétés.
En quoi son travail éclaire-t-il les enjeux temporels de l’urbanisme : les temps de la ville et les rythmes urbains ?
Que peuvent retenir les urbanistes pour proposer de meilleurs espaces urbains ?
Vous avez développé une théorie critique de la « modernité tardive » à travers les notions d’accélération, de résonance, d’indisponibilité (du monde) et plus récemment d’énergie so-ciale. On voit leur intérêt dans le champ de l’urbanisme et de l’aménagement. De toute évidence, ces notions peuvent contribuer à nourrir les réflexions et initiatives déjà an-ciennes en matière de temps de la ville, derythmes urbains. Pourtant, vous y faites peu allusion. Avant de voir comment vos notions peuvent effectivement faire sens au regard de ces problématiques du temps urbain, admettez-vous ce constat ?
H.R. : Oui, je l’admets, ce constat est exact. Jusqu’à présent, j’ai peu traité de la résonance et de l’accélération, comme de l’indisponibilité au regard de la ville, de l’urbanisme. Pourtant, mon premier livre sur l’accélération, publié en 2004 [traduit en 2010 en français sous le titre : Accélé-ration. Une critique sociale du temps (La Décou-verte)], je l’ai écrit après avoir fait l’expérience d’une différence temporelle entre la vie dans une grande métropole, Londres où j’ai étudié, et la Forêt-noire, où je résidais. Le rythme de vie n’était pas le même ! À Londres, j’éprouvais une sensation permanente d’emballement, de vitesse, que je n’avais pas ressentie jusqu’ici.
Concevriez-vous aussi que l’espace urbain puisse être approprié pour faire l’expérience d’une relation résonnante avec le monde ? Ou considérez-vous que le rythme effréné de la vie en métropole condamne à ne jamais vivre une telle relation ?
H.R. : Non, les grandes villes, les métropoles, peu-vent être aussi des foyers de résonance. Ce dont nombre de citadins peuvent d’ailleurs témoigner. C’est d’ailleurs pourquoi beaucoup de gens, à commencer par les jeunes, aspirent à vivre dans de grandes villes, où ils trouvent de multiples sources de résonance au travers de nombreu-ses opportunités de sorties culturelles et de ren-contres avec des personnes de différents milieux,de pays, pratiquant différentes langues, etc., que ce soit à l’université ou en d’autres circonstances, lors de sorties au concert, au cinéma, etc.
Donc, oui, les grandes villes, les métropoles, sont des lieux propices à la résonance, qu’on envi-sage celle-ci selon son axe horizontal (au travers des interactions avec autrui), son axe diagonal (dans la relation à l’environnement urbain), ou encore son axe vertical (au plan métaphy-sique, de la spiritualité ou de la religion).
Est-ce à dire que la métropole, celle de Londres en l’occurrence, a été aussi un terreau favorable à votre réflexion autour de l’énergie sociale, que vous menez depuis quelque temps ?
H.R. : Oui, bien sûr. Du temps où je faisais mes études à Londres, et aujourd’hui encore, je pense que c’est l’endroit où j’ai eu le sentiment de vivre vraiment, du fait, précisément, de cette énergiedébordante, que j’y ressentais. Je pourrais en dire autant de New York. La notion d’énergie sociale que j’utilise doit certainement beaucoup à cette autre expérience de la grande ville.
Tout le monde autour de moi l’évoquait pour caractériser New York, pour s’en enthousiasmer ou s’en plaindre, car l’énergie sociale n’est pas toujours positive. Et cela vaut pour la plupart desgrandes villes : Londres, Paris, etc, où l’énergiesociale se manifeste aussi au travers d’activitésqui, selon le cas, peuvent être artistique, intel-lectuelle, mais aussi criminelle !
On voit, à vous entendre, combien vos notions sont non seulement mobilisables au plan de l’urbanisme, mais encore combien elles peuvent justifier une approche « phénoméno-logique » de l’expérience urbaine. Que diriez-vous cependant aux professionnels de l’urba-nisme, qui voudraient rendre opérationnelles ces notions ? Impliquent-elles d’autres maniè-res d’envisager la fabrique urbaine ? Dans la perspective d’une politique urbaine de la réso-nance, de l’énergie sociale, y a-t-il encore sensà planifier à long terme ?
H.R. : Je doute qu’on puisse créer des espaces propices à la résonance. Parmi mes doctorants, l’un s’est intéressé à la pratique du skateboard : il m’a convaincu du fait que cette pratique pour-rait être une manière de vivre une relation réson-nante dans l’espace métropolitain, pour des personnes qui se sentent par ailleurs aliénés par les rythmes urbains.
Elles trouvent là un moyen de se déplacer à unrythme qui leur convient, avec le sentiment d’entrer dans une relation fluide avec l’environnement.
Voilà peut-être une perspective intéressante pour les urbanistes et les planificateurs : ils pourraient concevoir des espaces adaptés à ce genre de pratique. Seulement, ce n’est pas ce qui se passe.
H.R. : Les amateurs de skateboard en sont ré-duits à le pratiquer dans des espaces dédiés etrestreints. Certes, cet exemple pourra paraître très marginal, mais il éclaire la nécessité d’en-visager autrement la planification urbaine, en se gardant de chercher à tout définir à l’avance, d’établir un plan définitif.
Il importe de créer des espaces propices à de vraies rencontres, sans assigner les gens à des espaces dédiés à leur pratique favorite. Cela suppose de faire davantage confiance en la capacité des habitants et usagers à savoir ce dont ils ont besoin, et à innover, inventer des pratiques nouvelles en conséquence. C’est aussi cela qui fait qu’une métropole est une métropole.
Ce n’est pas en compartimentant les espaces, selon les usages, qu’on crée les conditions d’unvivre-ensemble, favorables à des expériences de résonance.
H.R. : Voici un autre exemple pour illustrer mon propos : ces espaces qu’on réserve à l’usage des enfants – des parcs et autres aires de jeux. Sauf que le reste de la ville n’est pas conçu pour leur permettre de s’y déplacer en toute sécurité. Ils ne sont pas conçus pour permettre ce que j’appelle une « appropriation transformative ». Je pense entre autres exemples à la place de Potsdam qui a été récemment réaménagée.Elle ne l’a manifestement pas été pour les enfants.A contrario, des places apparemment ordinaires,quelconques, ont su, par la force des usages, être accueillantes pour les enfants. En disant cela, je n’entends pas recommander un « laisser- faire ». J’invite juste à être plus attentif aux processus à l’œuvre dans l’espace urbain sans avoir été planifiés, décidés par les pouvoirs pu-blics ; ils apparaissent sous l’effet de cette appro-priation transformatrice, par les habitants. Ce qui suppose donc de reconnaître un « urbanisme par le bas » et d’admettre une pluralité de tem-poralités urbaines.
Nous avons évoqué plusieurs des notions que vous travaillez – accélération, résonance, énergie sociale, hormis celle de l’indisponibi-lité (du monde). Or, beaucoup de professionnelsde l’urbanisme s’accordent sur la nécessitéde revoir la manière d’envisager la planificationurbaine, en admettant qu’il y a dans les villesdes espaces dont on ne peut toujours, dansl’instant, définir l’usage. Ils recommandent doncde ne pas chercher à tout « remplir », quitte à autoriser l’usage temporaire de friches à des fins culturelles (principe de l’urbanisme tran-sitoire). Ne retrouve-t-on pas dans cet état d’esprit, cette manière de voir, une transposition de ce que vous dites de l’« indisponibilité du monde » ?
H.R. : Si, certainement. Dans quelque ville qu’on soit, petite ou grande, il y a de l’énergie sociale plus ou moins contrôlable. Rendre la métropole, la ville, disponible revient à prétendre définir par avance la fonction du moindre espace, de la moindre friche. Or, chacun peut en faire l’expé-rience : des activités, des usages, des pratiques émergent qu’on n’a pas été en mesure d’antici-per, de prévoir. Et c’est aussi en cela qu’une ville est attractive.
Ne pourrait-on pas, pour conclure, convoquer une autre notion, la sérendipité – cet art de trouver par hasard quelque chose qu’on n’a pas cherché – en ce sens qu’elle permet de rendre compte d’une autre manière de faire l’expé-rience de la ville : à côté de celle consistant à s’y rendre pour des objectifs précis (y faire des courses, rencontrer des personnes, se rendre à son travail, etc.), la sérendipité ménage la possibilité d’y trouver des choses, d’y croiser des personnes, sans l’avoir programmé ?
H.R. : Ce pourrait être une manière de rendre compte de l’ambivalence de la ville, à la fois dis-ponible au sens où on peut y faire des choses programmées à l’avance, et indisponible, au sens où on y fait des expériences, on y vit des événements qu’on n’avait pas prévus.
Dans le livre Rendre le monde indisponible [LaDécouverte, 2020], j’ai pris soin de préciser qu’une indisponibilité complète du monde n’estpas souhaitable. J’y ai introduit la notion de semi-disponibilité, en invitant à créer des espaces semi-disponibles. Et ce qui vaut pour le monde vaut pour les villes, petites et grandes. C’est tout l’enjeu de l’urbanisme que d’y parvenir en travaillant autant sur les espaces que sur les temps de la ville.
Accélération : n.f. L’accélération désigne pour Hartmut Rosa une triple dynamique de la
modernité : l’accélération technique (innovations, transports, communication), l’accélération du changement social (mutations rapides des
structures et des normes) et l’accélération du rythme de vie (expérience subjective de manque de temps et de stress). Pour Hartmut Rosa, cette accélération conduit à une hyperactivité et
menace la stabilité des identités, des institutions et du projet même de progrès social.
Résonance : n.f. La résonance, selon Hartmut Rosa, désigne une relation vivante et mutuelle entre le sujet et le monde, où l’un est touché,
affecté, et répond activement à l’autre. Elle suppose une ouverture à ce qui nous dépasse, une
capacité à être ému et à agir, créant ainsi un lien significatif et transformateur. À l’opposé de
l’aliénation, la résonance permet de retrouver
du sens et de la connexion dans une société
marquée par l’accélération et la désaffection.
Indisponibilité : n.f. Elle désigne la situation d’un monde qui ne peut pas être totalement maîtrisé,contrôlé ou rendu accessible à volonté, et qui échappe donc à la domination humaine. Pour Hartmut Rosa, l’imprévisible et l’irréductible sont indispensables pour la vitalité du lien avec le réel.
Aliénation : n.f. Ce concept désigne un état
dans lequel l’individu est détaché de son
environnement, de ses actions, de ses objets, ainsi que du temps et de l’espace, entraînant un sentiment d’étrangeté et d’inauthenticité. Pour
Hartmut Rosa, cette aliénation se traduit par une indifférence ou une hostilité au monde. Le sujet ne se sent ni reconnu ni maître de sa vie, ce qui bloque toute relation significative et transforme
l’existence en une succession d’expériences
fragmentées.
L’entretien avec Hartmut Rosa a été réalisé par Sylvain Allemand, à l’occasion du colloque
« Hartmut Rosa : accélération, résonance,
énergies sociales », qui s’est déroulé du
30 août au 5 septembre 2025, au Centre culturel international de Cerisy sous la direction de la philosophe Corine Pelluchon et du sociologue Dietmar Wetzel.