Architecte de l’Accord de Paris,

Présidente-directrice générale

de la Fondation européenne

pour le climat (FEC).

COMMENT LA DIPLOMATIE

DES VILLES A-T-ELLE

FAIT AVANCER LA LUTTE POUR le climat ?

L’Accord de Paris a donc placé

les gouvernements locaux comme partenaires essentiels — travaillant

aux côtés des gouvernements

nationaux et, dans certains cas, prenant le relais lorsqu’ils faisaient défaut.

En tant que figure majeure des

négociations climatiques et qu’« architecte » de l’Accord de Paris en 2015, quel regard

portez-vous sur la contribution des

gouvernements locaux à la diplomatie

climatique ? Cette mobilisation climatique a-t-elle contribué à faire bouger les lignes ?

L.T. : Dès le début des négociations de l’Accordde Paris, nous savions qu’il fallait intégrer lavoix des gouvernements locaux. Leur lien directavec les citoyens et leur rôle en première ligneface aux impacts comme aux solutions signi-fiaient que l’Accord ne serait crédible et efficacequ’à condition de reconnaître leur place.

Je me souviens à quel point leur soutien — et parfois leur pression — a été déterminant pour créer l’élan politique nécessaire, en rappelant aux gouvernements nationaux que, pour les responsables locaux, le changement climati-que n’est pas une menace lointaine mais une réalité quotidienne qui affecte déjà la vie, la santé et les moyens d’existence de leurs cito-yens. Le Sommet des « 1 000 maires » organisé à Paris pendant la COP21 a incarné cet esprit, donnant à l’Accord un visage humain et une légitimité ancrée dans le quotidien.

L’Accord de Paris a donc placé les gouverne-ments locaux comme partenaires essentiels— travaillant aux côtés des gouvernementsnationaux et, dans certains cas, prenant le relais lorsqu’ils faisaient défaut. Depuis Paris, ils ont constamment été présents aux COP pour réaffirmer leur engagement envers les objectifs de l’Accord, même lorsque certains États hésitaient. Aux États-Unis, lorsque l’admi-nistration Trump a annoncé son retrait en 2017, la coalition We Are Still In — réunissant villes,États, entreprises et universités — a envoyé unmessage fort de continuité. Au Brésil, durantles années Bolsonaro, gouverneurs et maires ont maintenu la coopération climatique et le dialogue international alors que le gouverne-ment fédéral se retirait.

Cette mobilisation soutenue est devenue ce quel’on appelle aujourd’hui la diplomatie multi-niveaux : des villes, des régions et leurs coali-tions créant un espace diplomatique qui complète et parfois interpelle les gouverne-ments nationaux. Des initiatives comme C40, ICLEI, l’AIMF ou la coalition Under2 leur ont donné un poids collectif — non seulement en partageant des expériences, mais aussi en façonnant des agendas, en proposant des normes et en maintenant l’ambition à travers les cycles politiques. J’espère qu’à la COP30, à Belém — une ville et une région qui symbolisentà elles seules la complexité de la crise clima-tique et des réponses qu’elle appelle — cette voix des villes et des régions résonnera pleinement.

Face aux crises qui se succèdent et

se combinent, en quoi l’action des villes, souvent plus agile que celle des États,

est-elle devenue indispensable pour assurer à la fois la résilience et une transition juste à l’échelle mondiale ? Comment cette action des villes, très visible localement, peut-elle jouer un rôle d’entraînement ?

L.T. : La succession de crises que nous traver-sons actuellement – événements climatiquesextrêmes, chocs économiques, institutionspolitiques sous tension, bouleversements géo-politiques – rend le rôle des villes et desrégions plus indispensable que jamais.

Le changement climatique n’est pas une question abstraite pour les maires et autres dirigeants locaux. Ils sont en première ligneface aux inondations, aux vagues de chaleur, à la pollution atmosphérique et aux déplace-ments de population – un défi quotidien qui touche le logement, la santé, les transports et la sécurité publique. Il n’y a pas de place pour l’inaction, pas de place pour nier la réalité : ils sont trop proches des impacts et trop proches des citoyens qui exigent une protection et des améliorations dans leur vie quotidienne. Cette proximité les rend pragmatiques et orientés vers les solutions : ils se concentrent sur ce qui fonctionne, ce qui peut durer et ce qui donne des résultats visibles.

L’action locale est passée du statut de complé-

ment utile à la politique nationale à celui de moteur indispensable de la résilience et d’une transition équitable. Des mesures localesvisibles – nouvelles lignes de transport public,programmes de chauffage des logements, infrastructures résilientes au climat – renforcentla confiance et démontrent que les transitionspeuvent réussir. Cette visibilité crée un effet dedémonstration : d’autres collectivités locales suivent, et même les gouvernements nationauxsont poussés à relever leurs ambitions. Dans un contexte où la confiance en la politique est fragile, cette capacité à apporter des change-ments tangibles est précieuse.

La justice climatique reste un enjeu central des négociations internationales. Comment concilier transition écologique et équité mondiale, et quel rôle les villes peuvent-elles jouer pour faire avancer cet équilibre ?

L.T. : La question de la justice est fondamentaleet se pose à tous les niveaux de la lutte contre le changement climatique. Mais c’est au niveaulocal qu’elle se pose le plus concrètement. Danschaque ville et chaque région, les ménages lesplus pauvres sont les plus exposés aux risques et les moins en mesure de payer pour se protéger.

Les politiques mal conçues peuvent aggraver les inégalités et alimenter les réactions politi-ques négatives. Mais les politiques locales bienconçues peuvent avoir l’effet inverse : elles peu-vent protéger les plus vulnérables et répartir plus équitablement les bénéfices de la transi-tion. Des villes du monde entier prouvent déjàque cela est possible, qu’il s’agisse de mesures visant à assainir l’air dans les quartiers défavo-risés d’Accra ou de la création d’abris climati-ques à Barcelone qui offrent aux groupes vul-nérables un refuge contre la chaleur extrême.En intégrant l’équité dans la transition et en montrant comment la justice peut être renduedans la pratique, les gouvernements locauxrenforcent la légitimité de l’action interna-tionale en faveur du climat.

Au-delà de leurs propres frontières, les villes etles régions pratiquent également la solidaritéà travers des réseaux tels que l’AIMF, qui adéveloppé de nombreuses initiatives excellentessoutenant le partage des connaissances et lacoopération financière. Eurocities associe desmunicipalités européennes et ukrainiennes afinde concevoir conjointement des plans de recons-truction sensibles au climat. C’est gratifiant devoir l’équité et la solidarité, si souvent invoquées dans les débats sur le climat, se concrétiser de cette manière.

Comment mieux aligner actions

locales et actions globales pour le climat ?

Y a-t-il des démarches qui vous ont sembléparticulièrement porteuses, ou bien des pistes qui devraient être mieux explorées ? Quels freins devraient être levés ?

L.T. : Le défi auquel nous sommes tous confron-tés aujourd’hui consiste à accélérer la mise enœuvre. Les objectifs sont clairs, les données scientifiques sont établies et les technologies existent, mais les progrès sont encore trop lents et les émissions continuent d’augmenter.Ce qui importe désormais, c’est d’agir à grande échelle et rapidement.

Les villes et les régions sont essentielles à cet égard. C’est là que sont générées les émis-sions et que la plupart des solutions doivent être mises en œuvre, qu’il s’agisse des trans-ports, du logement, de l’efficacité énergétique, de la gestion des déchets ou de l’utilisation des sols. Elles sont également les plus proches des citoyens, ce qui fait d’elles non seulement des actrices de la mise en œuvre, mais aussi desacteurs essentiels pour instaurer la confiance,garantir l’équité et maintenir la viabilité politiquede l’action climatique.

Ces acteurs peuvent et veulent faire plus. Mais trop souvent, ils sont freinés sur le plan poli-tique et financier. Trop peu de financements climatiques parviennent au niveau local, alors que c’est là que doit s’opérer une grande par-tie de la transition. La voix des dirigeants locaux reste marginale dans les structures formelles de la COP. Et dans de nombreux pays, la coordi-nation entre les niveaux national et infranational reste faible.

Les priorités sont claires : élargir l’accès direct des villes au financement, institutionnaliser leur participation au processus climatique des Nations unies — en particulier dans le cadre du bilan mondial des progrès collectifs tous les cinq ans — et renforcer l’intégration verticale entre les plans nationaux et locaux.

Ce qu’il faut, c’est un changement culturel qui intègre pleinement les gouvernements locauxdans la gouvernance climatique. Il ne s’agit pasde leur donner une place supplémentaire à latable des négociations, mais de les reconnaîtrecomme des partenaires indispensables dans une démarche plus transparente et centrée sur les résultats.

Des progrès ont été réalisés. La coalition CHAMP,lancée lors de la COP28 et qui compte désor-mais 75 pays, s’engage à intégrer les acteursinfranationaux dans la gouvernance climatique.Certains gouvernements nationaux invitentles villes et les régions à contribuer à leurs plans climatiques et au bilan mondial. Et les réseaux de villes mettent en place leurs propres méca-nismes de responsabilité, allant des budgets climatiques annuels aux rapports d’étape, afin de garantir que les promesses se traduisent en résultats mesurables.

Avec un soutien adéquat, les villes et les régionsseront au cœur du passage des promesses aux résultats.

La question de la justice est

fondamentale et se pose à tous les niveaux de la lutte contre

le changement climatique. Mais c’est au niveau local qu’elle se pose le plus concrètement.

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N° 21 - 2025

Face à la multiplication des crises

climatiques, économiques et politiques,

les villes et les régions s’imposent comme des acteurs incontournables de la transition. Trop proches des réalités humaines

pour rester inactives, elles portent la justice climatique au plus près des citoyens.

Pourtant, les financements et les leviers d’action leur échappent encore. L’urgence n’est plus seulement d’agir, mais de

repenser la gouvernance mondiale pour

placer les territoires au cœur de la réponse climatique.